Le créateur, Karl Lagerfeld, âgé de 85 ans, vient de décéder, ce 19 février, à Neuilly. Sa renommée planétaire, comme créateur de mode chez Chanel mais aussi comme photographe est, sans nul doute, due à son génie créatif et à sa capacité à être toujours dans le bon tempo.   


Cet homme, nous avions l’impression de le connaître tant son image nous était familière, son personnage est entré dans la mémoire collective déjà de son vivant. Mais, derrière les lunettes et le catogan poudré, jamais il n’a laissé sa réelle personnalité se dévoiler. Néanmoins, au travers de sa créativité si prolixe, se devine une immense sensibilité mais aussi une gaité contrainte de rigueur. Sa force de travail hors du commun l’a emmenée sur mille chemins, pourtant il ne s’est jamais perdu.

Son nom est lié à la Maison Chanel, dont il a été le Directeur artistique durant près de 35 ans et son aura est internationale. Maître incontesté de la planète mode, il avait aussi une capacité de travail phénoménale. Chaque année, il créait pour la Maison Chanel mais aussi pour Fendi et sa propre griffe, plus d’une douzaine de collections. Sans oublier, la mise au point de show spectaculaires pour Chanel et la publication de livres de photographies, de collaborations les plus variées, dont l’une des dernières : la Chambre « Choupette », du nom de son chat devenu une icône à quatre pattes, lors de la rénovation de l’hôtel Ritz.
©Crédit photo Maison Chanel

S’il a toujours entretenu un certain flou sur ces origines et sa date de naissance, il semble qu’un consensus permette de dire qu’il serait né en 1933, à Hambourg, en Allemagne. De ses parents, il dira que ses relations restèrent distantes au cours de sa vie. Son père, Otto Lagerfeldt, d’origine suédoise, dirigeait une grande entreprise allemande de production de lait concentré, et sa mère, Elisabeth, étaient d'origine prussienne et plus jeune que son mari.  C’est un enfant précoce et solitaire qui déjà dessine avec fougue et lit avidement, à l’âge où d’autre jouent aux petites voitures. Les costumes et les vêtements le fascinent déjà et il préfère, aux activités de son âge, lire et découper les magazines féminins. Il passe son enfance en Allemagne et subit, avec sa famille, les affres de la guerre. Adolescent, il était déjà très attentif à sa tenue et affectionnait, pour aller à l’école, la chemise blanche au grand dam de ses petits camarades et rêvait déjà de notoriété.

L’acte fondateur

Karl Lagerfeld accompagne sa mère à Paris et voit son premier défilé de mode Christian Dior. Ce 13 décembre 1949 ancrera sa vocation de couturier. Il dessine de plus en plus et, désormais, se passionne pour l’exécution sur le papier des modèles.

En 1952, avec sa mère, Karl quitte l'Allemagne, s’installe à Paris ; il termine ses études au lycée Montaigne. Le talent qu’il a développé en dessinant lui permet de travailler en tant qu'illustrateur de mode.

Le coup de projecteur

Le 25 novembre 1954, à 22 ans, il remporte le premier prix du concours organisé par le Secrétariat international de la laine, pour le modèle de manteau qu’il présente, ex aequo avec Yves Saint Laurent qui, lui, a 19 ans !  C’est le tout début de la notoriété pour les deux jeunes créateurs. La même année, Karl Lagerfeld entre chez Pierre Balmain où il apprend les techniques et les savoir-faire et Yves Saint Laurent, est appelé par Christian Dior.

Puis Karl Lagerfeld rejoint la Maison Jean Patou en 1959 en tant que Directeur artistique ; déjà une certaine légende s’installe autour du personnage. En 1964, il est recruté par Gaby Aghion pour Chloé pour le prêt-à-porter. Au début de cette collaboration, il dessine seulement deux modèles par collection. Grâce à sa patte et à son originalité, cette petite maison de couture trouvera sa place dans la galaxie parisienne.

Il multiplie les contrats avec d’autres marques dont la griffe italienne Fendi, pour laquelle il dessine le logo, et Chloé, maison pour laquelle il crée le prêt-à-porter et les accessoires de 1963 à 1983.

En avril 70, lors d’une interview, il explique travailler pour vingt sociétés différentes créant des vêtements de femmes, d’hommes ou encore d’enfants. Déjà il porte les lunettes noires de la légende.

Il fréquente assidûment le Café de Flore où il fait la connaissance du sulfureux Jacques de Bascher, un homme d’une grande beauté, au style vestimentaire original. Entre-eux s’installe une relation sentimentale forte au cours de laquelle Jacques devient une source d’inspiration pour Karl.
L’opportunité

En 1983, Chanel, alors mal en point, fait appel à lui. La critique l’observe avec attention car il s’agit ici d’un défi de taille pour remettre la maison sur pieds. L’histoire de Chanel le passionne et il a énormément travaillé pour s’immerger dans les racines de la société et dans la vie de Gabrièle Chanel continu. Dans le même temps, il se nourrit du temps présent en continuant frénétiquement à sortir dans Paris et à observer ceux qui l’entourent. 
Le 25 janvier 1983, les premiers modèles sont présentés et Karl Lagerfeld affirme sa maitrise de créateur. Lors de ce premier défilé, déjà sa vision s’affirme haut ; tout en gardant les codes de Gabrièle Chanel, il construit une silhouette modernisée, en résonnance avec son l’époque.

                                   « Il faut être parfois extrême et ouvert à tous les changements »

Inès de La Fressange est un jeune modèle, longiligne, qui a déjà beaucoup d’allure et un tempérament qui lui permet de sortir du cadre dans lequel ascendance pourrait l’enfermer. La symbiose avec Karl Lagerfeld semble immédiate et il la choisie pour devenir le mannequin vedette de la maison Chanel. Une relation complice et joyeuse s’installe entre eux. Toujours bouillonnant et infatigable, Karl Lagerfeld crée en 1984 sa propre maison de couture qui sera rachetée par la suite par le groupe Réveillon-Cora.

Un malheur s’abat : Jacques de Bascher est atteint du sida. Karl, très affecté, travaille encore plus pour s’étourdir mais se rend chaque jour au chevet de son ami à l’hôpital. Le 2 septembre1989, Jacques meurt à l’âge de 37 ans. Leur relation aura duré plus de dix-sept ans.
Le personnage hors du commun, aux lunettes noires et au catogan poudré, devient un personnage public dans les années 90, à l’allure éternelle, il est une marque à lui seul et a même joué son propre rôle au cinéma ; il acquiert un statut de rock star et semble s’en amuser.
En 1991, Karl Lagerfeld est rappelé par la Maison Chloé qui est alors sur le déclin. Il devient une sorte de personnage magique qui apporte le succès là où les ventes sont à la peine, la visibilité là où on ne l’attend pas, comme dans le spot publicitaire qu’il tournera pour promouvoir le gilet jaune fluorescent, dans le cadre de la sécurité routière. Il maîtrise l’art de transformer, de révéler, de magnifier …

Cet amoureux fou de la lecture a réuni plus de 300 000 ouvrages dans sa bibliothèque et s’il était le créateur attitré de la Maison Chanel, il était aussi photographe talentueux et reconnu. Au sujet de la photographie, il disait « ce que j’aime avec la photo, c’est que ça fixe un instant pour toujours ».
Il a su aussi casser les conventions en mettant en œuvre une collaboration, en 2004, avec H&M pour une collection capsule de vêtements accessibles. Avec cette collection, sa notoriété a explosé.
Karl Lagerfeld a également dessiné des costumes pour l’opéra, les ballets, ainsi que pour le cinéma, en particulier pour le film de Pedro Almodovar « Talons aiguilles », et a aussi dessiné les tenues de scènes de Madonna et de Kylie Minogue.
Grâce à lui, Chanel a acquis une modernité incomparable et brille d’une aura internationale. Son inspiration inépuisable lui a permis de se renouveler sans cesse. Il inspirait le respect, tout en étant familier aux yeux du monde. Chacun avait fini par l’appeler par son prénom, que l’on soit star ou quidam. Karl est devenu une marque, un emblème, une signature, reconnaissable entre toute.  

Dernier acte

Sa dernière apparition publique eut lieu au Grand Palais, qu’il avait transformé en plage de sable fin pour le défilé Chanel. Ce solitaire insatiable a écrit sa propre légende, un peu plus, chaque jour de sa vie ; il aura travaillé passionnément jusqu’au bout.

Ainsi qu’il l’exprimait, en février 2015, sur le canapé de Marco-Olivier Fogiel : « J’ai eu de la chance, puisque je vis très bien avec moi-même… je suis ravi de la vie que je me suis construite, je fais exactement ce que je voulais faire. Il y a trois choses que j’aime dans la vie : la mode, la photographie et les livres… Dans ces trois domaines, je ne m’en sors pas trop mal. »

Effectivement !    

C’est Virginie Viard, le bras droit de Karl Lagerfeld, qui lui succède à la création des collections de la Maison Chanel.