Éblouissant, touchant, étincelant de pureté, le visage de Golshifteh Faharani illumine ce conte noir, cette quête identitaire mêlant souvenirs enjolivés de l’enfance, séquelles non cicatrisées d’une guerre civile terminée depuis longtemps et réalité suspicieuse d’un monde nouveau mal à l’aise avec un passé trouble et ambigu qu’on espère à jamais enfoui. En s’interrogeant une nouvelle fois sur les illusions fantasmées et à jamais perdues des exilés libanais, Jihane Chouaib livre un long–métrage intense et poétique qui émeut et séduit par son esthétisme cru et par l’aura fascinante de son interprète.

Sur une route poussiéreuse, dont la chaussée garde les stigmates d’un violent conflit armé fratricide, une jeune femme, visage d’ange, traîne derrière elle, une valise à roulettes. Le pas décidé, Nada (sublime Golshifteh Faharani), c’est son nom, avance sans se soucier du monde autour. Immigrée en France avec son père et son frère quand elle n’était encore qu’une fillette, bien qu’un peu perdue dans ce monde en ruine qui n’a plus rien avoir avec le Liban de ses souvenirs d’enfant, elle semble se repérer. Le visage serein, bien qu’un peu fatiguée et tendue, elle hume l’odeur de ce pays dont elle est restée trop longtemps exilée. Au détour d’une rue, elle retrouve la maison qui l’a vu naître.

L’immense bâtisse, où elle était si heureuse avant l’exil, a perdu de son éclat, la guerre y a imprimé sa violence aveugle. Les fenêtres pulvérisées, la porte d’entrée fracturée, la pierre blanche noircie par les combats, en gardent les stigmates. Que dire de l’intérieur, souillé par des années d’abandon, par les squattes successifs, par un voisinage vengeur et malveillant. Aux murs, il ne reste que des lambeaux à moitié arrachés de papiers peints, des pans entiers de peinture écaillées, au sol des traces de sang séché, des restes de salures, d’immondices accumulés. Le regard interdit, Nada contemple le désastre. Aux vestiges de ce jour déclinant se superposent les images d’un passé révolu. Chaque recoin de cette maison familiale en ruine, à la splendeur définitive ternie, ravive ses souvenirs enfouis.
Fort de sa propre expérience d’exilée, Jihane Chouaib livre une œuvre où la poésie des images se confronte  à la dure réalité d’un pays blessé par tant d’années de guerre, où les dernières illusions d’immigrés revenant au pays s’effritent et se brisent, le passé fantasmé ne pouvant rattraper l’avenir blessé, mutilé. En quête du paradis perdu de l’enfance, elle brosse un portrait d’une société libanaise encore meurtrie qui a jeté un voile sur son passé. Frôlant avec le fantastique, explorant les divagations de son héroïne, elle questionne l’identité entre pays de naissance et pays d’accueil, la culpabilité de ceux qui ont fui laissant leurs frères s’entretuer.  

Si parfois le scénario se perd dans des digressions elliptiques, dans des méandres mémoriels trop complexes, la présence lumineuse et le jeu à fleur de peau de Golshifteh Faharani suffisent à nous rattraper et à nous entraîner dans ce voyage initiatique à l’onirisme sombre. L’actrice iranienne est une nouvelle fois flamboyante et bouleversante. Enfiévrée, tellement humaine, tellement vivante, elle irradie littéralement la pellicule de son sourire enjôleur. Charnelle, intense, elle nous bouleverse d’un geste, d’un mot.  Elle est Nada cette fille entière, en quête d’absolu. Filmée au plus près de son visage de madone blessée, elle se livre sans fard, vibrante.

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore
Informations pratiques: 
Go Home de Jihane Chouaib
sortie nationale le 7 décembre 2016
scénario de Jihan Chouaib
avec Golshifteh Farahani, Maximilien Seweryn, François Nour, etc.
musique de Béatrice Wick et Bachar Mar Khalifé
Photographies de Tommaso Fiorilli
Montage de Ludo Troch

©Crédit photos : Paraiso Production Diffusion